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Interview de François Micucci

François Miccuci est coordinateur du réseau à la fédération des centres sociaux du Bas Rhin. La rencontre a eu lieu à Strasbourg le 19 juin 2000 . A travers son itinéraire, il nous explique l’importance de la formation aux usages d’Internet et comment cette dimension est prise en compte par le réseau de la fédération des centres sociaux.

miccucci.jpg

1) Itinéraire

Qu’elle est votre fonction, à la fédération des centres sociaux du Bas-Rhin ?

J’ai deux fonction, la première c’est de coordonner le réseau,12 structures sont équipées pour Internet à l’heure actuelle, je favorise les actions entre les différents centres pour homogénéiser leur travail, la seconde c’est d’assurer un lien, un échange d’informations, entre les différents animateurs de façon à constituer des groupes de travail ou des projets d’animation en commun.

http://www.centres-sociaux-bas-rhin.asso.fr/

Il s’agit d’animateurs généralistes ?

Non, ce sont des animateurs spécialisés, des animateurs multimédia, ils ont des compétences techniques et des compétences d’animation. A l’origine ils ont été recrutés sans compétences préalables, mais avec un intérêt pour ces deux domaines. Cela s’intégrait dans un programme de validation des acquis professionnels, piloté par l’AFPA (Association de Formation Professionnelle des Adultes) qui a proposé, à ces animateurs un cursus. Dans cette expérimentation, nous suscitons une réflexion sur leur travail, pour qu’ils puissent s’interroger sur leurs besoins de formation, sur leurs aptitudes. L’idée, c’est qu’à terme, ils puissent passer un diplôme sur ces deux critères : les techniques du multimédia et l’animation, c’est un titre de professionnalisation qui valide non pas les savoirs théoriques, mais les savoir-faire, c’est sur la base de leur expérience professionnelle que ce titre leur sera décerné.

Vous avez découvert l’informatique vers 1982 , 1983 grâce à un club, une maison de jeune ?

Oui c’est ça, dans l’association culturelle de mon quartier, (je suis né à Paris), il y avait un animateur qui était passionné, , avec mon frère nous avons acheté un ordinateur, un COMODOR 64 , on avait cassé notre tirelire , à l’époque cela représentait à peu prés 3200 francs pour 64 kilos de RAM, c’était le bout du monde mais on a commencé sur ce type de machine .
Qu’est ce que vous avez fait au début, vous avez essayé d’apprendre à programmer ? Oui, c’était le basic avec les lignes de data interminables, on était tous copains, fédérés par un journal qui s’appelait “ HEBDOGICIEL ” dont l’esprit a évolué vers Fluide glacial, c’était assez parodique. On créait des programmes et on les envoyait au journal, qui publiait des colonnes et des colonnes de programme Au départ, c’était surtout de l’expérimentation, il y a eu une période jeu, puis une période robotique, l’important c’était la programmation, c’était passionnant. Ensuite, nous nous sommes enthousiasmés pour la création en 3D, enfin de la pseudo 3D, quand on voit ce que c’est maintenant, l’idée c’était de construire son propre jeu, partir de rien pour réaliser quelque chose. Il y avait une démarche un peu artistique, on essayait de la transcrire par des codes informatiques, comme un peintre sur un ordinateur et puis après , on tapait run et on voyait le résultat. On est à peu prés tous resté dans cet univers, en fait tous les amis de cette époque se retrouvent soit dans des emplois liés à la relation humaine soit à la création artistique.

En 1982 vous rencontrez l’informatique et Internet à quelle date ?

1990 ! en fait il y a eu plusieurs tendances, la notre était liée au réseau BBS et à l’expérimentation sur les réseaux, maintenant ce serait assimilé à du piratage informatique. On testait les limites. Un film est assez évocateur de cette ambiance, c’est « wargame », tout le monde a été terrifié mais je dirais que c’était assez révélateur de ce que nous faisions, pas à ce niveau là heureusement mais…Ceci dit l’histoire du film a véritablement existé, il y a des gens qui ont pénétré des réseaux, le but c’était d’entrer dans des endroits interdits, sans volonté de nuire, mais pour vérifier que ce n’était pas inviolable, nous n’avions pas forcément l’intention de voler des informations à la CIA pour les revendre au KGB, ce n’était pas notre motivation, l’important c’était c’était de rentrer sur Transpac, maintenant il y a prescription. L’utilisation d’Internet était liée à deux applications particulières, la première d’échanger des messages, la deuxième de récupérer du matériel informatique par téléchargement. A l’époque, en 1992 worldnet (un des premiers fournisseur d’accès) arrivait dans le 18ème arrondissement à Paris, comme il fallait payer les heures de communication le moins cher possible, c’était le tarif de nuit, je me branchais à 22 h et je me déconnectais à 5h du matin et on passait nos nuits autour des idées de travail coopératif et d’exploration, on savait qu’il y avait des sites où il y avait des programmes, il fallait tout faire pour essayer de les récupérer donc on s’échangeait les adresses, quand on arrivait à saisir une connexion , on ne la lâchait plus jusqu’à cinq heure du matin et comme il y avait pas grand monde, c’était une aventure, j’étais le 135ème abonné de worldnet

Alors pourquoi n’avez vous pas créé tout de suite une startup, vers 96, 97, ça ne vous a pas intéressé, le e.commerce ?

Non pas du tout et c’est grâce à l’éducation populaire, on apprend à ne pas être uniquement préoccupé par l’argent, pour moi c’est très important, c’est le refus de trahir sa passion, je ne veux pas faire de l’argent sur mes passions. En 92, 93 j’ai commencé à travailler sur l’animation scientifique, avec des amis au Québec on réalisait des petites applications, pour mettre en évidence des phénomènes thermodynamiques et puis on a essayé de les modéliser en faisant des petites animations . Actuellement mon travail d’animateur, c’est de monter des stages, des formations et je pense que le véritable enjeu de l’informatique et du multimédia : c’est de tenter de faire circuler l’idée que ce n’est pas une fin en soi, ce n’est qu’un moyen, c’est là où se situe l’enjeu de société. La notion la plus importante dans une technique, c’est de savoir comment on éduque les gens à utiliser ce moyen, cette technique. Quand on parle d’enjeu de société, la véritable question c’est pourquoi on fait quelque chose, quand les questions concernent uniquement les moyens et oublient les finalités, alors il y a danger…

2) La question des usages

Que pensez vous de l’éducation, de la formation aux usages d’Internet ?

Vu les dégâts engendrés par la télévision, je suis tenté de dire, que l’on éduque plus les gens à devenir des consommateurs, que des utilisateurs. Par exemple, combien savent vraiment utiliser leur voiture ? on nous éduque à consommer les voitures, en nous donnant un permis de conduire, qui est plutôt un permis de consommer de l’essence et des pneus, mais qui sait réellement ou est la jauge d’huile dans son moteur ?

Ceci dit, on peut conduire une voiture, en confiant l’entretien à un garagiste ?
C’est là l’enjeu justement, pour moi, comme professionnel dans l’éducation populaire, je crois qu’il ne faut pas se tromper d’enjeu, notre rôle, avant tout face à quelqu’un qui veut utiliser un ordinateur, c’est qu’il soit en capacité de prendre du recul par rapport à ce qu’il a entre les mains. je ne dis pas qu’il faut connaître l’ordinateur de A à Z.

Ça veut dire que pour vous, on ne peut pas utiliser Internet sans connaître un minimum le HTML ?

Non, je crois que l’idée c’est que lorsqu’on allume son ordinateur, il faut savoir pourquoi faire, c’est comme la télévision, c’est exactement la même chose, quand on se branche sur Internet, on doit se dire « si je me connecte, c’est pour cette raison… »
La révolution représenté par Internet est à comparer à celle du livre, parce que l’important dans le livre, ce n’est pas le support, l’objet en carton avec du papier dedans, c’est le contenu, le défi d’Internet est là , passer sa commande à la Redoute par Internet plutôt que par minitel, je ne vois pas vraiment de progrès, par contre quand je vois une famille, qui est maintenant en capacité de pouvoir faire une téléconférence avec le reste de sa famille qui se trouve en Amérique du sud là c’est un progrès.
Dans les centres sociaux, les gens utilisent la téléconférence ?
Oui, car il y a des familles qui sont dispersées dans le monde, ce ne sont pas forcément des familles d’immigrés, il y a des familles alsaciennes , dont les enfants sont partis, qui sont émigrantes, le fiston est à Djakarta pour des raisons de mobilité professionnelle, avant il y avait le fax, maintenant il y a Internet. Ce qui se développe, c’est la création de sites familiaux, je trouve intéressant, de créer le site de sa famille, c’est une possibilité d’échange avec le reste de la famille, qui se trouve là-bas. Lors d’un repas, on se retrouve tous autours d’un« chat », un « chat » familial, et c’est quand même assez intéressant car de téléphoner à l’autre bout du monde coûte hyper cher.

3) La fédération des centres sociaux et Internet.

Comment Internet est-il considéré dans la fédération, on vous prend pour des joyeux illuminés ou c’est un projet qui est soutenu par l’ensemble de l’organisation ?

L’histoire du multimédia à la fédération des centres sociaux, à tous les niveaux est prise très au sérieux. Il y a des personnes qui en sont persuadées, aussi bien dans la fédération des centres sociaux que du coté des politiques municipales. Sur Strasbourg , il y a trois réseaux, qui coexistent :celui des centres sociaux, celui des cybercentres, et celui des missions locales, maintenant nous arrivons à créer des interactions entre ces différents réseaux, nous pensons qu’il y a des projets à réaliser . La seule résistance que l’on rencontre c’est lorsque l’on dit à un responsable d’animation : « ok vous faites de l’ initiation technique dans votre centre, mais qu’est ce que vous avez comme projet, au delà de l’initiation ? » là il peut y avoir des difficultés, parce que pour beaucoup l’initiation, c’est déjà un projet, mais ce n’est pas un projet suffisant. L’initiation n’est qu’un moyen, l’important c’est de l’intégrer dans un projet global. Actuellement l’exemple type, c’est un projet qui s’appelle “ la voix des quartiers ” dans les différents quartiers de Strasbourg, il y a les animateurs multimédia qui vont travailler avec les animateurs des centres de loisirs, nous allons constituer des groupes de web-reporters, de web-trotters.

webtrotteurs

Ils vont enquêter sur des thématiques, poser des questions aux habitants des quartiers et puis on va prendre ce matériel collecté par les enfants, ils vont le mettre en ligne et finalement sur un site on verra des petits reportages dans différents quartiers, le point de vue de différentes personnes. Là on peut penser que ça, c’est une véritable utilisation du net, l’objectif de cette démarche n’est pas d’apprendre uniquement , à utiliser de la technique, le but final c’est d’inciter des enfants à analyser ces réponses et à les transmettre de telle façon que ces reportages puissent être un support de travail pour d’autres enfants et de communication vers des adultes. http://vedek.dna.fr/
vedek

Comment ça se passe pratiquement dans les centres sociaux ?

C’est très variable, dans les centres sociaux il y a de deux à huit ordinateurs connectés à Internet ; ensuite il y a deux possibilités : La première, lorsqu’ un débutant vient au centre, il rencontre l’animateur, en général prend un premier rendez-vous pour des initiations, puis on lui propose soi des accès libres, vous payez 10 francs de l’heure, soi de prendre une carte et vous payez 5fr de l’heure, ensuite vous utilisez Internet à votre guise. La deuxième c’est de lui proposer une démarche plus collective. Par exemple, des femmes d’origine maghrébine sont venues au centre pour des cours d’alphabétisation, elles se sont rendues compte que l’on pouvait faire de l’alphabétisation grâce à Internet, au multimédia, à l’ordinateur, maintenant elles ont constitué leur propre groupe entre elles où elles apprennent, approfondissent, où elles découvrent toutes les applications bureautiques existantes. Leur objectif c’est de chercher du travail. C’est une demande qui a peu à peu évoluée de l’acquisition de connaissances technique , vers un projet de recherche d’emploi, et pour elles c’est cela qui est vraiment important

Vous organisez des forums internes à la fédération ?

Les forums que nous organisons sont spécifiques, sur les problèmes des animateurs, C’est un forum fermé, où tous les animateurs, nouvelles technologies, informations et communication peuvent se connecter s’ils rencontrent une difficulté particulière ? Par exemple ils ont eu une idée et ne savent pas comment traduire cette idée en projet, alors ils lancent l’idée sur le forum. Je regarde assez régulièrement parce que j’essaie d’être l’animateur de ce forum, alors parfois ce sont des idées sans beaucoup d’originalité et puis parfois ce sont de bonnes idées qui recoupent d’autres préoccupations . Parfois ce sont de petites bribes d’idées, , on ne sait pas sur quoi ça va déboucher. Mon rôle en tant que modérateur c’est de relier et stimuler ceux qui sont un peu en panne et de les faire se confronter à d’autres .

Pour ce qui concerne la vie associative, Internet est-il utilisé pour la préparation de l’assemblée générale, pour des motions, des textes qui vous permettent d’enrichir le débat ou restez-vous sur un fonctionnement traditionnel?

Là il n’y a pas particulièrement de choses qui se mettent en place, en fait il y a une difficulté à intégrer ces outils dans le quotidien. Internet je l’utilise beaucoup, je l’utilise vraiment au quotidien, pour moi c’est intégré, mais pas totalement. En fait la difficulté c’est de se dire, qu’est ce que je dois faire passer par ce tuyau qu’on appelle Internet ? on sait maintenant que par le fax on peut faire passer des papiers officiels, , quand on veut avoir des communications un peu privées, on utilise le téléphone, on sait exactement à quoi sert le téléphone, à quoi sert le fax. Actuellement on est encore dans la phase, de calibrage par rapport à Internet et au multimédia. Utiliser “ power point ” pour préparer son Assemblé Générale c’est très bien, mais on ne sait pas instinctivement ce que l’on peut dire ou ne pas dire. Vous avez la même question par rapport au courrier électronique, certaines choses passent bien par le mail et pour d’autres informations c’est moins bien adapté ; alors que si je prend mon stylo et mon papier pour faire une lettre, ce sera peut être plus approprié.

Que représente pour vous l’idée de l’éducation populaire ?

On peut considérer que je suis un produit de cette idée , actuellement je suis en formation avec les CEMEA et maintenant je travaille volontairement dans les centres sociaux. L’éducation populaire, c’est la volonté d’accéder à une culture, à une éducation différente de celle de l’Education Nationale et en suivant un cursus moins élitiste. Derrière cette notion il y a l’apprentissage des savoir-faire et des savoir-être, c’est une idée issue de l’éducation populaire. Dans les années 82, 83 quand les premiers ordinateurs sont apparus, j’ai rencontré des animateurs qui m’ont motivé pour découvrir Internet inconnu à l’époque. Je me suis complètement passionné, en 1986 lors du lancement du plan “ informatique pour tous ” il manquait, une dimension qui existait déjà dans l’éducation populaire, c’est le rapport à la découverte, c’est à dire à cette volonté d’explorer, de considérer que rien n’est acquis, que le plus important c’est l’aventure de la découverte.

Quand vous dites que vous êtes un produit de l’éducation populaire, c’est parce que vous considérez que vous avez un itinéraire de formation atypique ou c’est parce que vous vous reconnaissez dans ces idées ?

D’une part, parce que je me reconnais tout à fait dans ces idées à posteriori et d’autre part je crois que je ne serais pas là, si je n’avais pas rencontré un certain nombre d’animateurs, qui croyaient aussi aux valeurs de l’éducation populaire et qui, par des expériences m’ont fait connaître ces valeurs.
Dans le domaine de l’éducation populaire et d’Internet vous avez l’impression, que l’on a plutôt quel type de besoins ?

Je crois que le premier besoin , c’est de former les professionnels à cette idée de l’usage en liaison avec les idées de l’éducation populaire. On ne peut que constater une perte de la culture de l’éducation populaire, on ne sait plus ce que recouvre ce concept. La difficulté c’est qu’il tire son origine de 1936, Léon Blum, Léo Lagrange, ça c’est l’éducation populaire et c’est un peu la difficulté, c’est une image un peu vieillotte, assez datée même et ce qui est du passé on a tendance à vouloir le jeter, on ne veut même pas s’y intéresser.

Le problème également, c’est que faire de l’animation, ce n’est pas faire de l’Internet pour faire de l’Internet, l’objectif c’est de monter des projets d’animation et on se rend compte que là, il y a beaucoup de questions.
C’est parfois assez caricatural, par exemple la vague de “ Linux ” c’est super sympa, moi je trouve ça bien “ Linux ” seulement on s’épuise tous les soirs à lire des bouquins complètement insupportables, à faire des Install parties, très sympathiques au demeurant mais toujours en direction du même public de passionnés de linux.
Alors pourquoi les passionnés de Linux n’ont-ils jamais pensé à développer des applications pédagogiques sur le net ?
Je crois qu’ il y a des outils à mutualiser, créer des cours en ligne sur l’utilisation d’Internet, sur les progressions pédagogiques, comment faire passer toutes ces notions ?

Que pensez vous du portail e.pop ?

Ce qui est intéressant c’est de se poser la question du contenu avant, de ne pas se dire uniquement: « attend il faut qu’il soit bien animé, très beau… » puis on se prend la tête pour savoir qu’elles sont les couleurs qu’il faut mettre. La question, c’est celle du contenu mais surtout des cibles, du public c’est de se dire : « ce site là, il sera fait pour telle personne, donc je vais mettre telle information ». La problématique des sites actuellement, c’est que ce sont des sites vitrines, beaucoup, sont assez bien fait, très jolis, ce sont des associations qui se font plaisir, parce que c’est important d’être sur le net mais globalement les sites sont complètement inutilisables. Je crois, que c’est assez intéressant de se poser la question du public, de tenter de savoir quels sont ses besoins. C’est de cela dont il faut se soucier en premier lieu, se demander, « pour qui on le fait et pour quoi on le fait ? » sans cette étape, on passe à coté de l’essentiel.

Autres sites :
http://www.creatif-public.net/

Développer l’Internet dans les quartiers populaires - Le ministère de la Ville se mobilise Le guide Internet dans les quartiers est disponible sur le site du ministère
http://www.ville.gouv.fr/


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