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Interview de Ghislaine Azémard, fondatrice et déléguée générale du prix Möbius par François Bernard

Quelle est la situation de la production numérique en 2002 ?

Ghislaine Azémard L’année dernière le prix Möbius était à Pékin et accueillait une cinquantaine de titres, issus de la sélection de chaque pays. A l’origine il peut y avoir un nombre variable de candidats, mais pour la France environ 500 titres étaient proposés. La sélection était un vrai casse tête car il y avait beaucoup de titres intéressants. Cette année pour l’anniversaire des 10 ans du Möbius, nous faisons un bilan dans chaque pays de l’édition numérique de qualité afin de savoir ce que l’on sélectionne et ce que nous voulons nous donner à lire . Quand nous parlons de qualité nous excluons le jeu, même si c’est le secteur qui représente près de 60% du chiffre d’affaires du multimédia en France.

C’est le plus grand facteur de développement et de recherche technologique, sur la 3D et les moteurs de recherche ; là sont affectées des masses financières importantes, que l’on ne retrouve pas sur le culturel.

Nous tentons actuellement de monter une licence professionnelle sur la simulation didactique, comment utiliser la 3D pour faire de la transmission scientifique ou culturelle. Nous tentons de sortir de la monoculture du jeu qui est si prégnante. Dans le cadre du DESS de 3ème cycle dont je m’occupe à Paris 8, on s’aperçoit qu’il faut du temps aux étudiants pour sortir de l’esthétique du jeu et il faut beaucoup discuter avec eux pour leur faire comprendre quelle est notre idée de la culture numérique, pour sortir de la culture du jeu, de ces univers terriblement hypnotiques, immersifs et qui ont un effet important sur leur propre vision, sur ce que pourrait être leur propre écriture.

Les 10 dernières années viennent de voir se développer la nouvelle économie et la " folie internet " : comment Möbius analyse t-il cette période ?

Dès la première édition du Möbius, il y a 10 ans nous étions ouverts au site Web, car les scientifiques ont beaucoup utilisé internet. J’ai travaillé au CNET dans les années 80, sur les programmes de câblage et nous sommes avant tout des gens de réseaux, tous les supports peuvent cohabiter, s’articuler, trouver leur complémentarité. Le réseau qui a monté Möbius au niveau international est constitué de chercheurs en systèmes de communication, des gens qui ont travaillé sur l’arrivée des industries culturelles, pour en montrer les dangers et les limites. Avec les responsables des comités nationaux de sélection, nous partageons un certain point de vue, il est parti de l’analyse des radios libres, de celui des télévisions locales et nous avons été les partenaires volontairement acteurs de ce que nous pensions pouvoir devenir une appropriation collective des techniques. C’est une posture qui est bien spécifique, c’est cela notre point de vue, alors cela donne un éclairage au développement, y compris de l’internet. Aucun d’entre nous n’était particulièrement fasciné par le support de l’internet, par contre nous pensions tous que l’appropriation collective ne se ferait qu’à travers les éditeurs.
Nous pensions que l’Etat en raison d’un certain nombre d’échecs et d’une logique qui n’était plus aussi volontariste qu’à d’autres périodes ne pouvait plus remplir ce rôle, mais que les éditeurs pouvaient être très importants dans le développement du numérique de qualité. Ceci en particulier grâce à leur expérience, les différents métiers et compétences acquises à travers le livre et les journaux. On voit par exemple que le journal Libération fait un travail tout à fait intéressant sur son site, à travers des forums par exemple, même si les choses ont tendances à de plus en plus à se marchandiser (il faut maintenant payer pour obtenir des articles).

Nous avons été surpris de voir à quel point tout le monde, y compris certaines structures publiques découvraient le Net, alors qu’il était déjà là. La France aurait pu avoir une avance importante, si elle avait pris l’option du câblage en fibre optique.

Il y a eu un engouement incroyable pour les start-up et un jeunisme absolu sans qu’il y ait une analyse des autres médias qui avaient fait leurs preuves, en prenant des chemins qui auraient pu être lisibles. Finalement pendant ces dix ans, le Möbius ne s’est pas beaucoup préoccupé des supports : nous avons privilégié les contenus, qu’ils soient sur des sites, CDs, DVD-Roms et surtout des productions hybrides. Cette année par exemple, Möbius France présentera le Louvre, qui a fait l’expérience de tous les supports et qui a commencé avec des DVD-Roms multiples, puis des sites variés.

Quelles sont pour vous les grandes tendances de la création numérique ?

La France a fait ses preuves avec des créations comme alphabet de Mireille Lefeuvre (imaginons des lettres en état d’apesanteur, ayant la liberté de se déplacer, de se déformer, de rebondir, des lettres touchées par la grâce d’une danse perpétuelle, fluide, sans contrainte, des lettres produisant des sons, des émotions…un alphabet au cœur du numérique). Elle a eu très facilement le prix Möbius international à l’unanimité, car ses créations révèlent un possible en terme de sensibilité. Ce ne sont pas des créations où l’artiste se présente dans une posture de créateur maudit, car nous avons aussi nos créateurs numériques maudits…Nous avons la chance d’avoir quelques créateurs comme Durieux, Berger qui font de la création, parce qu’ils ont un vrai savoir faire et une véritable incorporation des logiciels, ce sont des personnes capables de coopérer, capable de comprendre une commande, c’est à dire que lorsqu’ils s’adressent à des enfants, ils ont le souci que les enfants découvrent quelque chose de particulier et se l’approprient. Il y a également une coopération, entre des designers musicaux, des plasticiens et des développeurs.

Nous avons réussi à établir des jonctions de compétences très fortes. De plus nous avons eu de grands moments avec Index, dans le domaine patrimonial et nous sommes bien placés avec le Möbius au niveau international, car nous avons pu voir que lorsque Index présentait un travail, l’année d’après tout cela avait été repris au niveau international, que ce soit les chartes graphiques, les modes de navigation, ou tout le travail effectué sur la façon de positionner de manière associative les hyper liens entre les séquences.

On peut parler d’une école française du multimédia ?

J’en suis persuadée et d’autres le disent : l’année dernière le Möbius était en Chine et nous avions été invités par le secteur de l’édition chinoise, soit 750 éditeurs (car eux n’ont pas séparé l’édition papier de l’édition multimédia et je crois que c’est une bonne chose). Les chinois adorent le Möbius et à Pékin nous sommes plus reconnus par les médias qu’à Paris. Ils considèrent que la posture que nous occupons préserve le patrimoine en valorisant la numérisation et pour la tradition scientifique, culturelle, c’est dans une certaine mesure une nécessité collective qu’ils comprennent très bien. L’université d’art et de design de Pékin forme des étudiants sur des bases très proches de celles du Möbius et il y a tous les ans des équipes entières d’étudiants qui travaillent pour présenter des travaux au Möbius. C’est à la fois très émouvant et en même temps imprévisible pour moi. Je leur dis qu’il faut aller ailleurs qu’au Möbius, car pour passer des accords de co-production c’est au Milia http://www.milia.com/ que les choses se passent, c’est là que se fait le marché. Leur profil qui est assez proche du nôtre et de l’intérêt public, en tous les cas chez les gens que j’ai rencontré…. Je ne dis pas que d’autres choses ne se mettent pas en œuvre en Chine en matière de production. Je crois qu’ il y aussi beaucoup de standardisation, le jeu est très important et ils ne copient pas uniquement des français, ils ont une vraie fascination pour ce que font les Etats Unis, le Japon etc. Le vice-ministre vient au Möbius avec 50 responsables, qui viennent de Chine pour passer des accords de coopération, comme l’université de Ching Hua qui est l’équivalent de Polytechnique.

En dehors du jeu, quels sont les applications du CD-Rom en Chine ?

DVD - Opéra de Pékin et le théâtre d’ombre Patrimonial, didactique, nous avons à peu près tous les mêmes catégories où plutôt nous arrivons à tout faire tenir dans les mêmes catégories, y compris loisir. Au début on voyait bien qu’ils (les chinois) faisaient des produits dérivés du livre, maintenant ils ont une réelle maîtrise de l’interactivité, de la 3D, de la vidéo etc… Le dernier DVD, qu’ils ont réalisé sur l’Opéra de Pékin et le théâtre d’ombre, est une façon de présenter des savoirs faire traditionnels mais avec une ergonomie internationale, il a été présenté au Möbius 2002.

Comment voyez-vous évoluer la situation des TIC, du DVD-Rom et du CD-Rom?

Je pense qu’il y aura évidemment un glissement vers le DVD-Rom ; de toute façon, on veut toujours plus, l’image animée fait partie de tout ce dont on suppose avoir besoin, aussi bien dans la formation que dans les loisirs.

Le paradoxe c’est que toutes les machines ne sont pas encore équipées. Peut être que j’évolue dans un milieu qui est obligé de suivre tout ce qui se fait, mais il est vrai que l’on utilise de plus en plus de la mémoire externe, que l’on transporte et que l’on va de plus en plus aller vers le sans fil.

Certains comportements vont apporter des rectificatifs aux logiques d’offre. Il faut prendre un peu de distance, mais en se disant tout de même que ces outils vont trouver leur place.

Je le vois bien avec mes étudiants, c’est encore un achat de distinction et il faut aussi acheter le même que son voisin où son collègue, autrement on n’arrive pas à échanger et ce sont quand même des outils qui devraient être là pour communiquer. On est obligé d’arriver à une certaine interopérabilité généralisée, autrement il y a trop d’objets : l’agenda sur un support, le mobile, le portable… Ce sont des questions qui sont sous jacentes à des modes, des modes qui finalement devraient passer assez vite.

Depuis 5 ans, vous dirigez également, le DESS hypermédia de l’université Paris 8, comment analysez–vous la situation des formations au numérique en France ?

Le temps de cette formation n’est pas dédié à l’art ou plutôt à un art qui ne se revendique pas autrement qu’intégré à un usage. Nous avons la chance d’avoir 500 candidats donc nous choisissons des étudiants très motivés par un projet personnel qui est urgent pour eux. Cette année nous avons une étudiante africaine qui veut travailler sur les réseaux culturels africains. On sent qu’elle a en elle l’énergie pour fédérer un certain nombre de choses, nous la prenons par ce qu’elle a ce projet précis. Mais la majeure partie sont des étudiants qui viennent de Supinfocom, des Beaux Arts avec des cursus plus traditionnels : ’histoire de l’art, archéologie, ce sont des gens qui ont fait des études plus théoriques, qui s’aperçoivent que la numérisation a gagné tous les champs et que s’ils veulent avoir du travail dans leur propre secteur, il y a une plus-value apportée par la compétence sur le multimédia. Les enseignants ne sont pas des gens avec une ligne, il n’y a pas d’intégrisme : Daniel Kapélian de la SACD qui est scénariste, Louis Michel Désert qui est un entrepreneur, il n’y pas de monocentrisme du DESS. La transversalité est nécessaire, elle est imposée par le fait que nos étudiants ne savent pas exactement où ils vont avoir du travail. Il faut qu’ils aient compris à la fois l’ensemble du système où ils se trouvent, qu’ils aient une idée des grands bouleversements économiques auxquels ils peuvent encore être soumis et que donc ils voient ce qu’il y a de variant dans ce qu’ils doivent apprendre. C’est une formation qui dure 4 ans et qui a pour objectif de leur donner de la méthode pour une formation tout au long de la vie.

Grâce au réseau Möbius, nous connaissons beaucoup de monde, nous faisons des rencontres médias au CNAM tous les premiers lundi du semestre où les éditeurs viennent présenter leurs travaux, et c’est une chance pour les étudiants, pour pouvoir rentrer en contact directement. Beaucoup d’étudiants viennent également de grands organismes publics sur un temps de formation continue. La plupart de nos étudiants profitent de ces contacts. Beaucoup travaillent dans l’univers du jeu et ils tirent de notre formation un type de posture plus originale au niveau éditorial ; ils se posent des questions qui ne leur étaient pas encore apparues. Ce n’est pas une formation instrumentalisante, ils prennent la mesure de l’endroit où ils sont et font des maquettes que l’on valorise. l’ensemble de nos étudiants trouvent du travail.

Nous prenons 50 étudiants dans la formation bien qu’elle ne soit prévue que pour 25 personnes, devant la demande nous ne pouvions pas laisser de côté autant de projets aussi originaux qui méritent un soutien.

http://hypermedia.univ-paris8.fr/

Paris 8Université Paris 8
Département Hypermédia
2 rue de la Liberté
93526 Saint Denis Cedex 02
Tél : 01.49.40.67.58
Mél : florence@hymedia.univ-paris8.fr


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