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Les enfants terribles de l’éducation populaireL’éducation populaire semble opérer un retour en grâce sur la scène associative. Portée par une génération émergente, elle est à nouveau revendiquée comme moyen d’intervention, quitte à bousculer les habitudes. Qui sont ces enfants terribles de l’éducation populaire et quel regard portent-ils sur cet héritage ? Rencontres. Passées les portes ouvertes sur l’extérieur, on traverse le hall d’accueil pour accéder aux petites salles meublées de bureaux d’école. En fin de journée, ceux-ci sont occupés par les enfants et adolescents habitués de l’aide aux devoirs, épaulés par les bénévoles qui assurent quinze heures de soutien chaque semaine. Nous sommes chez Osmose, association du quartier Villeneuve, à Grenoble. Un quartier construit dans les années 1970 dans un esprit d’innovation sociale, et dont les écoles, ouvertes sur l’extérieur et adeptes des pédagogies alternatives, faisaient alors la fierté des habitants. Les temps ont changé, la Villeneuve est devenue "quartier sensible", les écoles se sont normalisées, et les habitants ont ressenti le besoin de créer Osmose en 1996 pour aider les jeunes à s’ouvrir au monde. L’association les emmène au spectacle dans des lieux de culture ignorés d’eux, les incite à participer à des actions collectives sur le quartier et organise des rencontres avec des professionnels pour la découverte de métiers que les collégiens imaginent inaccessibles. "On travaille en prise directe avec le terrain, nos bénévoles sont des militants qui défendent des valeurs d’ouverture, de respect des autres, qui cherchent à développer les capacités des jeunes à communiquer, à s’adapter, à s’impliquer", souligne Naïma Boudries, coordinatrice. En somme, des militants de l’éducation populaire ? "Sûrement, répond la jeune femme. L’éducation populaire, aujourd’hui, se trouve plus dans nos associations que dans les MJC, contraintes de faire du chiffre pour obtenir des subventions, dont les animateurs sont souvent des étudiants qui y travaillent pour gagner un peu d’argent, pas pour militer avec des objectifs pédagogiques, et où les parents s’intéressent plus au "programme" qu’aux valeurs citoyennes. J’aurais pu travailler en centre aéré, mais je préfère être au contact quotidien avec les jeunes qui traînent dans le quartier." Voici justement quatre bénévoles d’Osmose, volontaires d’Unis-Cité. Se réclament-ils de l’éducation populaire ? "Non, on ne sait pas ce que c’est. C’est un truc de bobos, non ? Ça date de mai 68 ?" En deux échanges, voilà esquissé à grands traits le paradoxe actuel de l’éducation populaire. Si dans bien des cas celle-ci se pratique, telle la prose de Monsieur Jourdain, dans l’ignorance même de son nom, elle semble pourtant être à nouveau revendiquée par les acteurs associatifs, qui reprennent à leur compte la tradition, la critiquant pour mieux la défendre.
Génération spontanéeParmi ceux qui luttent pour l’émancipation et l’engagement dans la cité, beaucoup, issus de quartiers populaires, ne se reconnaissent aucune filiation avec les mouvements d’éducation populaire. "On a créé notre association après les émeutes de 2005, pour répondre aux demandes des jeunes qui en avaient ras-le-bol. Rien n’était organisé dans le quartier, on était abandonnés, résume Yacine, qui vit dans une commune de 20 000 habitants et préfère ne pas être nommé pour préserver ses relations avec les institutions. On a donc décidé d’agir par nous-mêmes, après avoir demandé à la mairie la possibilité d’utiliser des locaux disponibles. On organise des tournois de futsal, des concerts, des sorties en montagne, ou la fête du quartier avec toutes les générations, et on a mis en service une salle de répétition de musique." Au cœur de leur action, Yacine et ses copains ont placé l’apprentissage de la vie collective et la responsabilisation des plus jeunes. "On n’est pas là pour les assister, on veut montrer qu’ils sont intelligents, capables d’autonomie, et casser l’image qu’on a souvent d’eux, souligne-t-il. Ces activités, c’est une manière d’apprendre à faire des choses pour les autres, pour la collectivité, pas seulement pour soi. Ça passe par des gestes aussi simples que de préparer le repas pour tout le monde. En fait ils ont en eux toutes ces ressources, mais il faut leur donner l’envie de les exploiter." Une ambition que ne renieraient pas les grands mouvements de l’éducation populaire, défenseurs d’une éducation non formelle, de chacun à chacun, par l’échange, le partage, la culture, et d’un apprentissage d’une citoyenneté active à travers l’engagement au service de projets collectifs. Pourquoi, si les pratiques et les objectifs se rejoignent, ces jeunes associatifs ne revendiquent-ils pas de filiation avec le mouvement de l’éducation populaire ? A en croire Yacine, une étape aurait été manquée dans la transmission : "L’éducation populaire, ça ne me parle pas trop. Enfant, j’ai fait des centres aérés. Mais on ne faisait jamais rien nous-même, les animateurs organisaient tout. On a monté notre assoc’ en réaction à ça, pour se prendre en charge, s’organiser ensemble et apprendre à s’engager. Tout cela, on ne nous l’a pas transmis dans nos camps, ni dans les chantiers de jeunes que j’ai pu faire à 16 ans. C’est pour combler ce manque qu’on s’est lancés." Même envie d’agir chez Pas à Pas, association née en banlieue grenobloise en 2004 pour combler "le déficit d’implication citoyenne dans les quartiers". Philippe Robin, l’un des fondateurs, se fait un brin provocateur : "On n’est pas les oubliés de l’éducation populaire, on ne sait même pas s’ils ont un jour pensé à nous !" Qu’à cela ne tienne, Pas à Pas s’est prise en main, avec le souci de faire preuve de maturité. Elle organise des débats et des rencontres sur les problèmes des quartiers, des discriminations, du logement, de l’éducation, de la religion ou des transports urbains, monte des ateliers de réparation de vélos ou de formation sur logiciels et édite son propre bulletin. "On ne demande aucune subvention pour rester autonomes, on ne fait pas du culturel ou du sportif pour dire qu’on prend la parole : ce n’est pas comme ça qu’on pose les problèmes sociaux, insiste Philippe Robin. Nous intervenons dans le champ public, en écrivant, en proposant des pistes de réflexion, en interpellant les élus, en diffusant nos textes. Nous participons aussi au Forum social des quartiers populaires, pour construire une nouvelle approche du militantisme et faire émerger les questions de fond." Réveiller les anciennes ambitionsQu’en pensent les "anciens" mis en cause par ces nouveaux acteurs associatifs ? "Au début des années 1980, le creuset de réflexion sur l’intervention dans l’espace public qu’étaient les MJC s’est affaibli. Elles se sont tournées vers les dispositifs d’insertion, se sont professionnalisées, ont été prises dans des contraintes réglementaires, de gestionnaires d’équipements, qui ont sans doute entamé leur créativité, reconnaît François Potet, délégué fédéral pour l’Isère des MJC en Rhône-Alpes. Mais l’acte éducatif reste au cœur de nos préoccupations, et nous essayons de favoriser les initiatives des jeunes, même s’il est plus difficile de prendre des risques aujourd’hui que durant les Trente Glorieuses." Chargé de mission au sein de la délégation Isère de la fédération Rhône-Alpes des MJC, Philippe Génin esquisse quelques pistes d’avenir : "Il faut se réapproprier ces outils. La transmission s’est mal faite après la génération 68, la capacité des acteurs de l’éducation populaire à servir une transformation sociale est en sommeil. Mais elle peut être réveillée par ces associations émergentes qui semblent vouloir reprendre ces valeurs. Il faut créer des liens avec ces "victimes de la non transmission", pour retrouver la vision globale et le travail collectif qu’exige l’éducation populaire." Tendre la main aux associations demandera du tact. Comme ses copains, Yacine se méfie : "Maintenant que notre association marche bien, les grandes fédérations se tournent vers nous. Mais elles arrivent après la guerre, une fois qu’on a fait le boulot, alors qu’elles étaient absentes quand on avait besoin d’elles. Elles prétextent le manque de moyens, mais on sait qu’elles préfèrent le centre ville aux quartiers, c’est la facilité." Il faudra du temps, et sans doute une remise en cause d’habitudes parfois bien ancrées, pour instaurer à nouveau la confiance. Mais, au fond, les jeunes acteurs associatifs ne demandent qu’à voir une évolution pour y croire. Héritiers turbulentsLe passage de relais est-il plus simple du côté des héritiers revendiqués de l’éducation populaire ? Oui et non. On peut être attaché à une tradition et vouloir la rénover. D’ailleurs, note Thierry Crosnier, responsable du réseau des Junior Associations, "les jeunes ont besoin d’être entre pairs pour expérimenter, et recherchent moins la transmission des anciens qu’auparavant, même si nous sommes là pour les accompagner. L’engagement a changé : les parcours sont plus éclatés, s’inscrivent moins dans un mouvement unique, et les jeunes n’utilisent pas toujours les concepts classiques de l’éducation populaire." Sans doute faut-il voir dans ces nouvelles pratiques le reflet de l’évolution plus globale de la société, marquée par l’individualisation des expériences. "Notons aussi que la technicisation, le fonctionnement par dispositifs et les modes de financements, ainsi que la professionnalisation des structures d’éducation populaire peuvent sembler lourds, ajoute Yves Decurraize, rédacteur en chef adjoint d’Agora débats / Jeunesse. Par ailleurs, n’oublions pas que le niveau de scolarisation s’est élevé depuis 30 ans, et que l’autonomisation passe sans doute aujourd’hui plus par l’école." Il n’empêche, créer son association à 16 ans constitue pour beaucoup un engagement qui va rapidement au-delà de la simple satisfaction d’envies personnelles. L’éducation populaire, ça commence parfois avec un local de réunion ou de répétition. Naïma Boudries, la coordinatrice d’Osmose, en sait quelque chose : "A 16 ans, je vivais dans un petit village, et j’ai monté une association avec des copains pour avoir un lieu et organiser nos activités. C’est un élu local qui m’a orientée vers les dispositifs associatifs. Ensuite on s’est investis dans la vie du village, on participait aux fêtes, on rendait service, on voulait agir pour les autres. J’ai découvert le sens et l’histoire de l’éducation populaire plus tard, en passant mon BAFA, et je me suis aperçue qu’on en avait fait sans le savoir. A travers nos activités, on avait appris à vivre et à avancer ensemble, dans un esprit humaniste." De son côté, Mickaël Cormier, 17 ans, a déjà compris que son engagement associatif avait une portée plus large que son projet initial. Il a créé une Junior Association en Seine-Maritime en 2006, avec laquelle il prépare un échange entre jeunes français, allemands, russes, ukrainiens et lettons. "On veut les sensibiliser aux échanges interculturels, à la lutte contre le racisme, et à l’environnement. On espère les amener à une réflexion par des actions concrètes. Ça doit venir d’eux-mêmes. Nous, les organisateurs, nous apprenons beaucoup avec ce projet : se projeter dans l’avenir, connaître la législation, les finances, l’économat, rencontrer des élus, prendre des contacts à l’étranger, etc." Mickaël a beaucoup fréquenté les centres aérés et les camps de jeunes. "Peut-être suis-je un héritier de l’éducation populaire, mais pas complètement, confie-t-il. Je crois qu’on apporte autre chose. On veut que les jeunes soient auteurs de leur expérience. On ne veut pas seulement leur offrir un stage pas cher, mais les inciter à s’impliquer par des choix, des actions. On pense proposer ce qu’on n’a jamais trouvé nulle part. On se prend en main et on veut faire passer ce message aux jeunes. On a découvert ça par nous-mêmes. Cela dit maintenant je réalise que dans les MJC on peut aussi monter des actions. Mais on a envie d’être indépendants, de faire par nous-mêmes pour qu’on nous prenne au sérieux." Vers une relève créative ?Au fond, ces jeunes qui ne se retrouvent pas toujours dans la tradition – du moins telle qu’ils l’ont appréhendée dans leurs expériences personnelles – constituent une relève turbulente mais créative. "Je crois qu’on peut parler plus d’évolution que de rupture, ajoute Thierry Crosnier. Avec des aspects encourageants, comme l’ouverture vers l’extérieur et, pour le coup, un souci de transmission d’outils et de valeurs entre jeunes."  Anciens et modernes de l’éducation populaire : le choc des cultures
Cette évolution dans la continuité, Fabien Mazières l’incarne tout à fait. Tout premier président de Junior Association, en 1998, il est passé par les Francas, avant de devenir jeune directeur de MJC en Haute-Garonne. "Malgré un certain dénigrement actuel du mouvement de l’éducation populaire, je me réclame de cette histoire et je m’appuie dessus, affirme-t-il. Il faut des citoyens qui réfléchissent, qui aient un regard critique sur la société, sur les médias. Dans notre MJC nous travaillons là-dessus, par exemple en proposant aux jeunes de passer le "Certificat d’aptitude à la recherche d’informations fiables sur Internet". C’est aux adultes d’être là pour passer le relais aux plus jeunes, pour que l’éducation populaire soit un outil de défense des causes collectives, avec une méthode et un esprit d’ouverture sur le monde : reste à trouver les modalités." Les mouvements d’éducation populaire cherchent manifestement un nouveau souffle. Beaucoup parmi leurs animateurs sont conscients d’avoir abandonné une partie de leurs ambitions, étouffés par les cadres plus rigides de la réglementation, crispés autour des dispositifs impulsés par les politiques de la Ville, leurs propres contraintes les détournant de ceux qui, dans les couches populaires, avaient besoin d’eux. Sans doute les associations créées en réaction, enfants terribles de cette tradition, constituent-elles le ferment d’un renouveau, si elles parviennent à métaboliser cet héritage. Comme le remarque Mathieu, militant étudiant issu du mouvement anti-CPE : "Petit à petit on apprend à se construire en esprit libre, au contact des autres et dans le feu des événements. On a inventé nos propres modes de fonctionnement, avec les outils de communication modernes par exemple. Mais il faut aussi assimiler le passé de ceux qui se sont engagés avant nous, dans d’autres luttes ou mouvements d’émancipation, pour essayer de progresser." Une jeunesse créative consciente de son inscription dans une histoire : voilà peut-être la relève. En lire +
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